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Isabelle et
Yvonne, la fille et l’épouse de Robert Gérofi, premier gérant de
la Librairie des Colonnes. (DR)
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La mythique
Librairie des Colonnes de Tanger change de propriétaire et retrouve
une nouvelle vie. L’ancienne, déjà, n’était pas mal.
La nouvelle vient d’être officialisée : l’homme de lettres et d’art
français Pierre Bergé a racheté la Librairie des Colonnes de Tanger.
Plantée au cœur du Boulevard Pasteur, entre le Mur des paresseux et
l’hôtel Rembrandt, la petite librairie d’aspect austère mourait à
petit feu depuis |
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une quinzaine
d’années. Les travaux de rénovation, actuellement en cours, et la
reconstitution de son fonds en quatre langues (français, anglais,
espagnol et arabe) devraient lui permettre de retrouver son lustre
d’antan. La réouverture est prévue pour la fin du printemps.
De Gérofi à Muyal
Ancienne antenne des Editions Gallimard, la Librairie des
Colonnes a été fondée en 1949. Elle est d’abord gérée par Robert
Gérofi, professeur de dessin au lycée français et archéologue
passionné. Cet intellectuel belge, qui compte Jean Genet et André
Gide parmi ses proches, incarne l’âme du lieu, tandis que sa femme
et sa fille, Yvonne et Isabelle, s’occupent de sa gestion. Bon
nombre d’écrivains fréquentent la librairie, que rend plus
conviviale la proximité du Claridge, une des meilleures tables du
Tanger d’alors. La silhouette sévère de Samuel Beckett y apparaît
souvent. “Jean Genet venait déjeuner et discuter. Paul Bowles se
servait des Colonnes comme d’une boîte aux lettres, retirant ou
laissant son courrier. Mohamed Mrabet ou Mohamed Choukri venaient
aussi”, raconte Simon-Pierre Hamelin, l’actuel responsable de la
libraire et fondateur de la revue Nejma. En voyage à Tanger,
Marguerite Yourcenar passe régulièrement à la librairie saluer
Robert Gérofi, fou amoureux d’elle. Aujourd’hui encore, les fantômes
de Jack Kerouac, Paul Bowles, Joseph Kessel, William Burroughs ou
encore Mohamed Choukri hantent ce temple littéraire.
En 1974, Isabelle et Yvonne Gérofi cherchent à passer la main. Elles
persuadent Rachel Muyal, une fidèle cliente, de reprendre le
flambeau. Cette dernière travaille alors pour le compte d’une radio
américaine : elle refuse les mutations à Londres ou à Madrid pour
rester à Tanger. “Elles m’ont prise au piège”, plaisante-t-elle,
avant d’ajouter avec émotion : “J’ai passé 25 années à la tête de la
librairie, exaltantes du début à la fin. C’est ma vie. J’ai tout
sacrifié , vie affective et familiale, pour ça”. Dans son
appartement situé en face de la Librairie des Colonnes, Rachel Muyal
se souvient aujourd’hui de cette période. Chignon strict, elle se
rappelle s’être formée sur le tas et avoir “pris la relève avec
beaucoup de difficultés”, affrontant “la censure, la douane, les
obstacles de la banque etc.”. Rachel Muyal, qui prépare un livre de
mémoires, évoque des “visites extraordinaires”, comme celle de la
romancière américaine Patricia Highsmith, enchantée par l’endroit,
ou encore les voyages de “Moulay Ahmed Alaoui qui venait refaire ses
stocks à la librairie”.
Durant ces années, le fonds, majoritairement francophone, s’étoffe
progressivement de publications en différentes langues : anglais,
espagnol, arabe. On y trouve pêle-mêle des livres sur l’islam,
l’histoire du Maroc, la littérature, la cuisine… “Nous organisions
beaucoup de signatures, et les commandes des écoles et des lycées
pleuvaient”, souligne Leila Jirari, secrétaire et comptable de la
librairie depuis 1974. “J’avais une totale liberté. Je contrôlais et
j’orientais la librairie comme je le voulais”, commente pour sa part
Rachel Muyal, qui poursuit : “Tous ceux qui comptaient et qui
étaient de passage à Tanger faisaient un détour par la librairie. Je
voulais en faire un lieu de fraternité et de convivialité à la
tangéroise”.
Un projet humaniste
Depuis le départ de Rachel Muyal, en 1999, l’activité de la
librairie a lentement décliné. La propriétaire qui lui a succédé,
Souad Douiri Balafrej, habite à Rabat. Les commandes et les livres
n’arrivent plus qu’au compte-gouttes. En 2004, Simon-Pierre Hamelin
est le seul à accepter de reprendre la direction de l’équipe. “Mais
j’ai vite compris que la gestion allait être compliquée. Pendant
quatre ans, nous avons vécu dans l’informel. Nous n’avons pas eu
d’investissements, pas de rénovation de vitrine…” explique-t-il.
Exit l’ivresse livresque. La librairie vit sur sa gloire passée tout
en se laissant dépérir. Jusqu’à ce qu’un mécène français, Pierre
Bergé, franchisse le pas de la porte en 2009. “ça s’est passé à
l’américaine, se remémore, amusé, Simon-Pierre Hamelin. Il m’a dit :
j’achète à condition que vous restiez”. Caprice de milliardaire ?
Loin s’en faut. Au Maroc, le compagon du défunt Yves Saint-Laurent
est déjà connu pour avoir sauvé le Jardin Majorelle à Marrakech.
“Mais il est avant tout un témoin vivant du XXème siècle
littéraire”, corrige le jeune libraire. “Pierre Bergé a été
libraire. De plus, il connaît Tanger depuis 30 ans. Il voyait que
l’endroit était en train de mourir. Il y avait chez lui un caractère
affectif et une volonté de sauver quelque chose, de continuer de
diffuser le savoir même dans les endroits sinistrés”.
Aujourd’hui généraliste, la Librairie des Colonnes veut retrouver,
sous l’impulsion de Pierre Bergé, sa vocation méditérranéenne. La
part belle sera ainsi faite aux lettres maghrébines. Mais la
littérature espagnole, italienne, turque, voire américaine, ne
seront pas en reste. Des œuvres jusque-là bannies “pour des
considérations politiques ou économiques” devraient également
refaire surface. Le fonds sera quadruplé, passant de 2 000 à 8 000
titres. Pierre Bergé parviendra-t-il à redonner à l’endroit ses
lettres de noblesse ? Rachel Muyal y croit : “Cet homme a la baraka
: tous ses projets se sont transformés en succès”. |
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Bio. Monsieur
culture
Homme de lettres et collectionneur d’art français, libraire
à ses débuts, Pierre Bergé est né en 1930 à l’île d’Oléron. Il
s’est passionné très tôt pour la littérature et a été marqué par
ses rencontres avec Jean Giono et Jean Cocteau. “Il est le
premier à avoir rendu visite à Céline quand il est rentré d’exil
en 1947. Pierre Bergé est l’exécuteur testamentaire des écrits
de Jean Giono et le responsable de l’œuvre de Jean Cocteau. Il
écrit lui-même, édite des auteurs et a présidé de nombreux prix
littéraires”, résume Pierre Hamelin. En 1958, Pierre Bergé
rencontre Yves Saint-Laurent et fonde avec lui une maison de
couture, en 1961. Familier du Maroc qu’il connaît depuis 50 ans,
il s’installe à Marrakech où il réhabilite le Jardin Majorelle.
Nommé en 1988 président de l’Opéra de Paris par François
Mitterrand, Pierre Bergé a également dirigé le théâtre de
l’Athénée-Louis Jouvet. Au Maroc, il siège notamment comme
président d’honneur de l’Association de lutte contre le sida (ALCS),
qu’il finance. Pierre Bergé est également propriétaire de la
maison de Léon L’Africain, à Tanger, qu’il restaure
actuellement. Il a récemment apporté sa contribution au projet
Lettres à un jeune Marocain (Ed. Le Seuil, 2009). |
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